Beaucoup de voyageurs rentrent de Guadeloupe avec des dizaines de photos de lagons et pas le souvenir d’une seule conversation. Ce n’est pas faute d’occasions : l’île se raconte volontiers, à condition de lui consacrer au moins une journée sans serviette ni masque de plongée. Prenons l’exemple d’un samedi, en partant de Pointe-à-Pitre et en remontant vers le nord de la Grande-Terre.
Sept heures, au bord de la Darse
Pointe-à-Pitre se découvre tôt, avant que la chaleur ne s’installe sur ses rues en damier. Autour de la Darse, le bassin du port en plein centre-ville, les étals de fruits et légumes sont déjà montés. C’est le moment de mettre un nom sur ce qu’on retrouvera ensuite dans les assiettes : la christophine, le giraumon, l’igname, le fruit à pain, les petites bananes qu’on appelle ici figues. Les marchandes répondent volontiers à qui demande comment cuisiner une dachine ; elles apprécient moins les objectifs braqués sur elles sans un mot. Une photo se demande, et elle s’obtient plus facilement après un achat.
À quelques rues de là, le marché Saint-Antoine, sous sa halle, est celui des épices : bâtons de vanille, poudre à colombo, bois d’Inde, punchs aux fruits en bouteilles. L’endroit est très fréquenté par les visiteurs, mais on y apprend en dix minutes ce qu’un livre de cuisine mettrait trois chapitres à expliquer. Pour le petit-déjeuner, un bokit, ce pain de pâte frite et fourrée propre à la Guadeloupe, et un jus de fruits frais.
Le Mémorial ACTe, avant tout le reste
En fin de matinée, direction le front de mer et le Mémorial ACTe. Ce centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage a été inauguré en 2015 sur le site de l’ancienne usine sucrière Darboussier. Son parcours permanent retrace l’histoire de la traite et de l’esclavage, et ce qu’il en reste dans la Caraïbe d’aujourd’hui. Comptez au moins deux heures.
On pourrait le garder pour un jour de pluie. Ce serait une erreur : visité en début de séjour, il change la façon de regarder tout le reste, des anciennes habitations sucrières aux moulins en ruine qu’on croise au bord des routes de la Grande-Terre.
Midi, un colombo et l’histoire qui va avec
Au déjeuner, dans un petit restaurant du centre, le colombo s’impose : poulet, cabri ou porc mijotés dans un mélange d’épices cousin du curry. Le plat raconte une autre page de la même histoire. Après l’abolition de 1848, la Guadeloupe a fait venir des travailleurs engagés d’Inde à partir des années 1850, et leur cuisine s’est fondue dans la cuisine créole, au point d’en devenir l’un des emblèmes. Des accras de morue ou un boudin créole en entrée, une christophine gratinée en accompagnement, et le repas tient jusqu’au soir.
Pour le dessert, guettez dans la rue le marchand de sorbet coco qui tourne encore sa sorbetière en bois à la manivelle. C’est l’une des rares choses qu’on peut recommander sans réserve à tout le monde.
L’après-midi, de Morne-à-l’Eau au Moule
Une demi-heure de route vers le nord-est mène au cimetière de Morne-à-l’Eau. Ses tombes carrelées en damier noir et blanc s’étagent sur la pente comme un petit village. Ce n’est pas un décor : les familles y viennent, l’entretiennent, et à la Toussaint des milliers de bougies l’illuminent à la nuit tombée. On s’y promène en silence, sans s’attarder devant une tombe fleurie le jour même.
Une vingtaine de minutes plus loin, au Moule, la distillerie Damoiseau se visite. Pendant la récolte de la canne, qui commence en début d’année, la distillerie tourne et la visite prend un autre relief. La route du retour longe ensuite des champs de canne où l’on aperçoit, de loin en loin, les ruines des anciens moulins à vent.
Ce qu’une journée ne suffit pas à montrer
D’autres pans de l’île demandent leur propre journée. Sur la Basse-Terre, le fort Delgrès rappelle la résistance de Louis Delgrès et de ses compagnons, morts à Matouba en mai 1802 plutôt que d’accepter le rétablissement de l’esclavage. Plus au nord, à Vieux-Habitants, l’habitation La Grivelière raconte l’histoire du café dans une vallée encore très boisée. Et pour entendre le gwoka, inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2014, rien ne remplace un léwoz, ces soirées où les tambours ka mènent la danse jusque tard.
Où loger pour vivre l’île de cette façon ? Les hôtels du Gosier ou de Saint-François sont pratiques, mais ils tiennent un peu à distance de la vie locale. Une maison louée dans un bourg ou sur un morne pousse davantage à faire ses courses au marché et à engager la conversation avec les voisins. Les offres de location vacances Guadeloupe réunies par Villaveo couvrent ainsi des communes comme Petit-Bourg, Le Moule ou Vieux-Habitants, loin des zones hôtelières.
Reste une habitude qui ne coûte rien : dire bonjour en entrant quelque part, chez un commerçant, dans un bus, au détour d’un chemin. Ici, on ne pose pas une question sans avoir salué, et dès le début de l’après-midi, le « bonjour » cède souvent la place au « bonsoir ». Ce détail ouvre plus de portes que n’importe quel guide.
